LA PENSEE DU JOUR

Le blogg de LYRIC

dimanche, août 08, 1999

Début de siècle VS début de millénaire ...

Alors que la perspective de l'an 1000 a fait naître les pires appréhensions, le début du prochain millénaire fascine au point d'embrouiller les esprits. Ainsi, par un curieux paradoxe, comme pour défier les peurs qui hantaient nos ancêtres, certains voudraient vivre l'événement avant sa véritable échéance. En effet, on a accrédité, dans les médias, l'idée que le prochain siècle et le prochain millénaire commenceront avec le début de l'an 2000. Cette question a fait l'objet de plusieurs textes, lettres de lecteurs et chroniques, notamment dans La Presse: pour avoir écrit que le XXe siècle finirait le 31 décembre 1999, Mme Lysiane Gagnon a été inondée de courrier. Elle a donc corrigé son "erreur", provoquant ainsi une autre avalanche qui l'a laissée bouche bée.

Dans les ouvrages de référence qu'on utilise généralement pour rafraîchir les notions fondamentales, il est pourtant clairement établi que "chaque siècle commence par l'année dont le millésime se termine par 01 et finit à la fin de l'année dont le millésime se termine par 00". Quillet précise que "le premier siècle a commencé au commencement de l'an 1 de notre ère et a fini à la fin de l'an 100". Larousse corrobore cette affirmation, tout comme les almanachs et les manuels d'histoire. Dans son Apologie pour l'histoire, Marc Bloch écrivait: "Nous ne nommons plus les siècles d'après leurs héros. Nous les numérotons à la file, bien sagement, de cent ans en cent ans, depuis un point de départ une fois pour toutes fixé à l'an un de notre ère."

La difficulté vient en partie du fait que la division du temps en siècles et en millénaires ne correspond pas à des mouvements observables des corps célestes, comme les jours, les ans ou les lunes. Il s'agit d'une périodisation basée sur une convention et le problème qui nous occupe est de savoir à partir de quel moment il faut compter.

C'est une vieille polémique: "Il y a un débat à savoir si le siècle a pris fin au début ou seulement à la fin de 1800", rapportait l'Annual Register de 1801. Son éditeur penchait plutôt pour la seconde option et dressait le bilan du XVIIIe siècle à la fin de 1800.

"Ce siècle avait deux ans", écrivait Victor Hugo, en parlant de sa naissance, le 26 février 1802. En fait, le siècle n'avait que 13 mois mais qui s'en souciait? Par contre, un spécialiste comme Charles Dreyss jugeait sévèrement cette façon de mesurer le temps qui consistait à donner seulement 99 ans au premier siècle, les suivants débutant avec l'année dont le millésime se termine par 00. "C'est un système qui manque d'exactitude", écrivait-il dans sa chronologie éditée en 1873.

À la fin du XIXe, la question semble plus claire. Le Register n'a plus d'hésitation: le siècle nouveau commence en janvier 1901. Mais, en France, le débat se poursuit, comme le souligne le célèbre astronome Camille Flammarion (1842-1925) dans La Nouvelle Revue en février 1901. La question est pourtant simple, explique-t-il, et la réponse des astronomes n'a jamais varié, "pas plus que l'arithmétique".

"Une centaine se compose de cent unités. Le nombre cent fait partie de la centaine.

Or, il n'y a pas eu d'an zéro dans l'ère chrétienne. L'an premier de cette ère, c'est l'an 1.

Lorsque Jésus-Christ vint au monde, personne ne s'est douté de l'importance de sa venue [...]. L'année de sa naissance passa inaperçue des Romains comme des Juifs, et même le premier siècle du christianisme, et le second, et le troisième, et le quatrième, et le cinquième ne prirent pas place au calendrier. Ce n'est qu'en l'an 532 qu'une ère chrétienne fut proposée par un moine de l'Église romaine, né en Scythie, nommé Denys, et que sa taille avait fait surnommé Denys le Petit [...].

Il supposa que Jésus était né le 25 décembre de l'an de Rome 753. L'année 754 de la fondation de Rome devint la première année de l'ère chrétienne."

On a su, par la suite, que le Christ était né quatre ou cinq ans plus tôt mais, souligne Flammarion, "quelle que soit la date adoptée pour le commencement de l'ère chrétienne, il n'y a pas eu d'an zéro", tout comme il n'y en avait pas dans le calendrier révolutionnaire.

À Paris, en janvier 1900, on dut se contenter de fêter le dernier Jour de l'An du XIXe siècle, le Bureau des longitudes ayant rappelé que le XXe siècle ne commençait qu'en 1901. Les autorités religieuses de Québec ont publié une mise au point en 1899: un porte-parole de l'archevêque rappelait, dans La Semaine religieuse de Québec, que le nouveau siècle allait commencer le 1er janvier 1901 et non le 1er janvier 1900, "comme le pensent quelques-uns". Mise à part une Presse indécise (déjà!) qui souligna deux fois le changement de siècle (le 30 décembre 1899 et le 31 décembre 1900), les journaux ont célébré unanimement à la fin de 1900. Dans Le Soleil de Québec du 31 décembre 1900, un collaborateur spécial rappelait que, "selon la curie romaine, le nouveau siècle commencera avec la première seconde de la première heure du premier janvier 1901". Le surlendemain (2 janvier 1901), on pouvait lire, dans ce même journal, comment le nouveau siècle avait été célébré à Rome, Bethléem, New York, Washington, Philadelphie, Toronto et, bien sûr, dans la Vieille Capitale:

"La journée d'hier [1er janvier 1901] a commencé au bruit d'une formidable canonnade. Il était exactement minuit et demi, quand a été tiré du haut du bastion de la Citadelle le dernier des 99 coups de canon prescrits.

C'était une scène certainement très impressionnante.

Plusieurs villes du Canada avaient réclamé le même privilège; mais le département de la milice s'y était objecté, considérant que Québec étant la plus vieille ville au Canada, c'était à elle que revenait l'honneur de dire adieu au siècle qui s'éteignait comme de saluer l'aurore du nouveau.

En même temps que le canon tonnait, toutes les cloches de la ville carillonnaient, appelant les fidèles aux diverses églises."

"The new century has dawned", lisait-on dans la Montreal Gazette du 1er janvier 1901. Toujours à Montréal, La Presse du 2 janvier 1901 consacrait un long reportage "aux messes d'inauguration du vingtième siècle" célébrées dans les églises de la ville et les temples de "nos frères séparés", anglicans et méthodistes. À la une, on trouvait aussi un long reportage sur le banquet tenu à Québec pour célébrer "le passage d'un siècle à un autre". Réunis au Château Frontenac, les convives ont dégusté un menu "fin de siècle" comprenant "potage à la vapeur", "entrée du tunnel Saint-Gothard", "filets de boeuf à la sud-africaine", "blanc-manger au lait stérilisé", "fromage automobile" et "pousse-café à la télégraphie sans fil". Le chevalier Charles Baillairgé, qui présidait le banquet, évoqua ensuite les promesses du XXe siècle dont la navigation aérienne, les pérégrinations sous-marines, le chauffage à l'électricité, la navigation d'hiver sur le Saint-Laurent et la colonisation de la baie James!

La théorie et la pratique se conjuguent: le prochain siècle et le prochain millénaire commenceront en 2001. Mais la magie du chiffre demeure et, déjà, l'an 2000 est "commercialisé". On nous promet un champagne de l'an 2000, des fêtes mondiales, et ça ne fait que commencer. Le XXIe siècle "commencera le 1er janvier 2001", reconnaît Michel Saint-Germain (L'avenir n'est plus ce qu'il était), "mais qui attendra?".

"Tous les cent ans, écrivait l'astronome Flammarion, la même question de la date du changement de siècle revient en discussion. J'ai sous les yeux des documents de 1799, 1699, 1599, qui posent, tournent et retournent le problème, et dans cent ans, en l'an de grâce 1999, [...] nos arrière-neveux se poseront la même question dans les journaux "fin de siècle" de l'époque. Et il y aura encore des esprits distingués qui renouvelleront une confusion séculaire. Le progrès est lent dans la race humaine."

Gaston Deschênes (historien)



Note sur les ères

Décider de compter les années à partir de la naissance de Jésus, c'’est utiliser l’ère chrétienn .Mais il y a eu bien d'’autres manières de compter !
Les Romains avaient choisi de partir de l’année de la fondation de la ville de Rome puis, avec Jules César, à partir de - 45 (ce fut l’ère julienne), les Grecs comptaient par olympiades (périodes de quatre ans séparant les jeux olympiques) en commençant en - 776, les Juifs ont fixé la création du monde à l’année - 3761 (c’est l’ère judaïque) et les Musulmans comptent à partir de l’année 622, année où Mahomet a quitté La Mecque (c’est l’ère musulmane). Il y a même eu une ère républicaine qui a commencé en 1792 mais n’a duré que douze ans ! Le plus souvent, les ères sont décidées et calculées longtemps après qu’elles ont commencé. Il est donc normal qu'’il y ait eu des erreurs !