LA PENSEE DU JOUR

Le blogg de LYRIC

jeudi, août 05, 2004

Entretien avec Henri Cartier-Bresson réalisé le 27 avril 2003 (au moment de l'organisation de la rétrospective de l'oeuvre du photographe)

"Depuis ce matin, je suis obsédé par l'idée du zéro. Comment définir le zéro ?" Dans le salon baigné de lumière, dont la vue embrasse l'entier Jardin des Tuileries, Henri Cartier-Bresson apparaît, préoccupé.
La marche est un peu difficile - 94 ans tout de même - mais la mise est décontractée - blouson clair, cravate-lacet à fermoir turquoise, assorti à la large boucle de ceinture Hopi -, le regard direct, le sourire courtois.
Ce monument de la photographie, comment le visite-t-on ? Pointe déjà le sentiment que de rétrospective à la Bibliothèque de France, d'inauguration de la Fondation "HCB" - pourtant imminentes -, il ne fera pas mention. "Tout ça, c'est du passé. Je ne crois ni au passé ni à l'avenir. Seulement au présent. Alors, du passé faisons table rase ! Rase comme zéro", rit-il.
Silence. Les mathématiques l'intéressent ? "Les grands mathématiciens m'ont toujours impressionné. Je suis allé à Bangalore, en Inde. C'est là qu'a vécu le plus grand d'entre eux, Aryabhatta (NDLR: Ve-VIe siècle). On lui doit, en géométrie, d'avoir donné la valeur de Pi avec ses quatre décimales: 3,1416".
"Pour moi, il n'y a pas de Dieu, il y a Pi".
"Dieu, c'est un monde de culpabilité. Avec la faute originelle, nous sommes coupables d'être vivants, c'est monstrueux. D'ailleurs je n'ai jamais eu la foi. Et si j'ai servi comme enfant de choeur, c'était pour mieux siffler le vin de messe ! J'étais déjà un résistant !"
"Ce qui me passionne, ce sont les proportions"
Silence. Et "Pi"?
"Pi, c'est ce qui tombe bien. Le juste rapport des choses, l'harmonie, l'équilibre, le Yin et le Yang du bouddhisme, si vous préférez. Et ce qui me passionne, ce sont les proportions. Pas de lumière sans ombre, pas de vide sans plein, pas de courbes sans droites. La complémentarité, en somme".
On pense à la spirale d'un escalier en colimaçon contredite par les barreaux verticaux de sa rampe. Une icône de la photographie. A la silhouette en marche d'un Giacometti captée dans une géométrie de triangles d'ombre et de soleil.
Au fond du salon, une toile de Claude Viallat occupe le mur. Le regard capte, là, une densité, là, une constellation de tâches colorées. Toujours l'harmonie.
"Et il y a la mort. Chez nous, on n'y pense pas, on ne veut pas y penser, mais en Inde on y pense tout le temps. Au Mexique aussi. Ce qui me plaît dans ces pays, c'est que la mort y est très vivante".
"Allez, tchin", dit-il, levant son petit verre de vin blanc. Verres choqués.
"What's next, voilà à quoi nous pensons, nous les Occidentaux. Et ensuite? On n'a pas fini quelque chose qu'on veut autre chose. Mais, vouloir, c'est de la bouillie de ferraille. Il n'y a rien à vouloir, à solliciter. L'harmonie, c'est le respect des rythmes, l'échange. Ca se respire et ça s'inspire".
Pause. Laisser venir. Cartier-Bresson, qui se proclame "anarchiste non violent", ou plus simplement "libre", serait-il comme ces chats qui fuient quand on les traque et viennent quand on ne les attend plus ?
"J'adore les chats! J'en avais un qui s'appelait Ulysse, parce qu'il passait son temps à disparaître. Les chiens, c'est l'ordre, mais les chats, c'est la fantaisie. Un chat, ça ne se dresse pas. C'est tout en grâce et en tension". Mais alors, la tension du chat, qui rampe galvanisé en fixant sa proie, testant ses muscles avant de bondir, ne serait-elle pas la même que celle de l'archer-photographe avant de décocher son tir photographique ?
"C'est une comparaison qui me plaît bien, s'amuse Cartier-Bresson. Allez, tchin!"

Au revoir, bon voyage et encore merci, monsieur Cartier-Bresson

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